Soigner au cœur du morcellement : pourquoi j’ai refusé de m’habituer (et pourquoi j’ai appelé SPS)

Juin 23, 2026 | Actualités, Mission 6

« Laisse tes soucis à la porte pour bien soigner. » C’est une injonction que l’on entend partout, mais qui relève du mythe. Le cerveau qui gère la charge mentale d’un foyer, la logistique des enfants et les listes de tâches quotidiennes est le même que celui qui entre dans le cabinet ou au domicile des patients. La fatigue accumulée à la maison grignote nos réserves d’énergie bien avant que la journée de soins ne commence.

Et le miroir fonctionne dans les deux sens : en fin de journée, en franchissant la porte d’entrée de la maison, il est tout aussi difficile de laisser ses soucis de boulot derrière soi. Les situations complexes, les doutes et les frustrations de la journée s’invitent inévitablement à la table familiale, rendant la déconnexion impossible.

Puis, il y a ces journées où la digue cède. Pour moi, ce fut la rencontre avec une patiente atteinte d’un cancer. Elle avait mon âge. C’est le piège de l’effet miroir : face à elle, la distance thérapeutique s’est fissurée pour renvoyer brutalement à ma propre vulnérabilité et à mon parcours de vie.

Mais la véritable goutte d’eau est venue de la répétition des failles du système, et de la résignation générale qui l’entoure.

Des années d’écart, mais un même scénario immobile

Il y a plusieurs années, j’avais déjà été profondément marquée par la prise en charge d’un patient en fin de vie. À l’époque, la gestion de sa douleur, la kinésithérapie de confort et la logistique complexe du matériel de maintien à domicile s’étaient heurtées à une communication interprofessionnelle laborieuse. Aujourd’hui, face à une nouvelle situation de soins palliatifs à domicile, je revis exactement le même scénario.

Mêmes problématiques, mêmes acteurs, et toujours cette communication difficile, cette fois-ci cristallisée autour d’outils numériques imposés qui ne sont pas les miens. Voir qu’en plusieurs années, malgré les réformes et les promesses de coordination, le système piétine, est d’une frustration sans nom.

Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux professionnels de santé. Les solutions de communication sont tellement complexes et fragmentées que chacun finit par travailler dans son coin, loin de s’imaginer les difficultés que rencontre l’autre pour ce même patient. Nous manquons cruellement d’espaces partagés : il faudrait presque réussir à instaurer des sessions de « vis ma vie » pour que chaque maillon de la chaîne comprenne enfin la réalité du terrain de son confrère.

À défaut de cette vision globale, le réseau se grippe. Et là où chaque instant compte pour que le patient finisse sa vie paisiblement auprès des siens, ce gâchis est d’une violence inouïe.

En partageant mon désarroi avec l’équipe, j’ai buté sur deux phrases. D’abord, celle d’un médecin à qui j’ai raconté cette histoire :

« Tu sais Claire, il y a pire comme parcours pour d’autres patients. »

Une tentative de relativiser face à l’impuissance. Puis, celle d’une consœur :

« Oui c’est dur, mais on s’y habitue. »

C’est là que tout s’est joué pour moi. Non. Je ne me résous pas à m’y habituer. S’habituer au morcellement, s’habituer à l’inconfort évitable d’un patient en fin de vie, c’est accepter de niveler par le bas la qualité des soins.

Mais refuser de s’habituer a un prix : on se met à compenser. On utilise sa propre énergie psychique et physique pour colmater, seule, les brèches d’une institution défaillante. Si je lâche, je ne pourrai plus me regarder dans le miroir. Alors on porte tout, de la maison au travail et du travail à la maison, jusqu’à l’épuisement. C’est pour cela que j’ai fini par appeler la ligne d’écoute de l’Institut SPS (Soins aux Professionnels de la Santé).

Déposer les armes le temps d’un appel avec l’Institut SPS

Au bout du fil, j’ai pu échanger avec Vanina, une psychologue clinicienne. Elle fait partie d’une équipe de plus de 120 psychologues formés spécifiquement aux risques psychosociaux et aux réalités du terrain médical. En quelques minutes, sans aucun jugement, elle m’a offert l’espace sécurisant dont j’avais besoin pour 

  • Déposer la colère et le stress : Valider le fait que mon refus de la résignation est légitime, mais qu’il ne doit pas se retourner contre ma propre santé ni envahir ma vie de famille.
  • Comprendre le mécanisme du trop-plein : Réaliser que ma fatigue n’était pas un manque de professionnalisme, mais le résultat d’une surcharge émotionnelle, domestique et organisationnelle.
  • Redessiner les frontières : Accepter que je suis une soignante dévouée, mais que je ne peux pas porter la responsabilité des failles du système à moi toute seule.

Prendre soin de soi pour continuer à défendre le soin

S’accorder le droit de fléchir et demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse. C’est le premier pas pour ne pas se consumer. L’accompagnement de SPS ne s’arrête d’ailleurs pas à ce premier appel : la plateforme, totalement anonyme et gratuite, propose une orientation vers un réseau national de professionnels pour un suivi physique, prenant même en charge deux consultations psychologiques de suivi.

Si vous aussi, face à vos patients ou face aux lourdeurs du système, vous refusez de vous habituer mais sentez que les frontières entre votre vie pro et votre vie perso s’effondrent sous le poids de la charge, n’attendez pas la rupture. Des professionnels comme Vanina sont là, 24h/24 et 7j/7, pour nous rappeler que pour continuer à soigner dignement, il faut d’abord accepter d’être soutenu.

En pratique :

Le dispositif d’accompagnement psychologique de l’Institut SPS est accessible gratuitement et anonymement via leur numéro vert national ou leur application mobile pour tous les professionnels et étudiants en santé.